Dieu qui donne gratuitement la vie

Père Antoine TIDJANI
Il est courant chez l’homme d’avoir peu d’intérêt pour tout ce qui ne lui coûte rien. L’on tend à regarder comme une chose sans importance ce qui nous parvient facilement. C’est indélébilement inscrit dans la psychologie humaine que tout ce qui a du prix, se fait peser dans la balance et se fait valoir lourdement. Dans les relations interpersonnelles, l’expérience quotidienne révèle que trop de simplicité et trop de services rendus volontairement n’ont jamais été appréciés à leur juste valeur et se sont finalement soldés par une ingratitude cinglante. Tout ce qui se propose gratuitement est accueilli par l’homme comme quelque chose de vil prix dont il profite pour autant qu’on pourrait en avoir besoin, quitte à s’en débarrasser très vite dès que se propose ce qui nous coûte les yeux de la tête. C’est dans le même ordre d’idées que l’on ne s’explique pas que des femmes simples, serviables, volontaires soient peu considérées par les hommes. Dans le même temps, le monde est peuplé de femmes qui mènent dure la vie aux hommes et ce sont elles que ces derniers "adorent" et ils sont prêts à tout sacrifier pour les épouser. Comment comprendre que les hommes sérieux, généreux et simples n’aient pas souvent gain de cause auprès des femmes qui leur préfèrent plutôt des hommes compliqués et durs de caractère ? Au plan religieux, on voit que des gens sont plus portés à faire de grandes offrandes au charlatan qui menace de mort tandis qu’ils sont pingres dans les églises où bénédictions et grâces s’offrent gratuitement à eux. Pour répondre humainement à ces questions, un dicton fait comprendre que « la langue ne connaît la valeur du repas qu’elle déguste que lorsque celui-ci est pimenté ». On se rend de plus en plus à l’évidence que par nature, l’homme n’est vraiment motivé et porté à s’engager que lorsqu’il a devant lui quelque chose qui s’impose à lui d’une certaine manière. Cependant, c’est une vérité éternelle que le vrai Bien se propose toujours et ne s’impose jamais. L’air que nous humons pour vivre est tout simple et s’offre gratuitement à tout être vivant. L’eau qui descend du ciel pour arroser nos champs et pour nous faire vivre, ne se fait pas courtiser pour se donner en son temps. Si la vie cesse de se donner gratuitement, tout meurt. Nous connaissons l’axiome de Saint Thomas d’Aquin « Bonum diffusivum sui » qui nous dit qu’il est de la nature du bien de se diffuser de soi.
Dieu, le vrai Bien, le vrai pain de Vie qui se donne
La première lecture (Is 55, 1-3) est une invite qui conscientise l’homme à venir aux sources de la vie. L’homme est appelé à discerner là où se trouve le salut gratuitement offert au lieu de perdre son argent et son énergie pour aller acheter sa propre mort. L’homme quand bien même, il a les yeux du corps qui voient, est un aveugle sur le chemin qui ne sait pas trouver son vrai bonheur : la vraie nourriture qui fait vivre son âme. C’est pourquoi la voix de Dieu, tout au long de la Bible, ne cesse de l’appeler pour lui éviter de se conduire aux portes de la mort en allant vers les nourritures vénéneuses ou les sources d’eau qui ne désaltèrent pas. Il dit dans le Ps 132 (131) au verset 15 : « Ses ressources, je les comblerai de bénédiction, ses pauvres, je les rassasierai de pain ». Lui, le Dieu de l’abondance, promet l’abondance à son peuple : « Des maisons qui sont pleines de toutes sortes de biens et que tu n’as pas remplies, des citernes creusées que tu n’as point creusées, des vignes et des oliviers que tu n’as point plantés » (Dt 6, 11). Il redit la même promesse par Isaïe : « Le pays de Saron deviendra un pâturage de brebis, la vallée d’Akor un pacage de bœufs, pour mon peuple qui m’aura cherché » (Is 65, 10). Cette promesse s’est réalisée dans le Nouveau Testament à la multiplication des pains : «Tous mangèrent à leur faim, et des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins » (Mt 14, 20). Gardons-nous de prendre ces versets de façon purement matérialiste en considérant notre vie à la suite du Christ comme une vie qui nous assure une vie sans ombre et la prospérité matérielle sur toute la ligne. Certes, Dieu peut bien accorder à ses disciples la grâce d’une vie marquée par l’abondance matérielle ; ce n’est pas exclu. Aujourd’hui, l’eucharistie est le pain qui nous donne la Vie de Dieu en abondance. Mais notre aveuglement nous porte à nous éloigner de cette nourriture qui fait vivre notre âme au bénéfice des affections charnelles et d’autres séductions terrestres qui nous coupent de la Table Sainte. Les Paroles de Dieu sur les lèvres de Jérémie sont encore actuelles aujourd’hui : « Ils m'ont abandonné, moi qui suis la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, qui ne retiennent pas l’eau.» (Jr 2, 13). Quand l’homme quitte sa cécité et découvre combien il est à la source de l’abondance avec Dieu, il peut, même au temps de la tribulation et en période de vaches maigres, dire avec Saint Paul : « Qui pourra nous séparer de l'amour de Christ ? La tribulation ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? La nudité ? Le péril ? L’épée ? J’en ai l’assurance: ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8, 36-39).
(Is 55, 1-3 ; Rm 8 ,35.37-39 ; Mt 14, 13-21)




